Les souvenirs se pressent à la porte Vite, vite ! Laisse-les entrer Et ouvre la fenêtre Sois tranquille... Ils ne font que passer
Les souvenirs se pressent à la porte Ne ferme pas à clef Tiens-là plutôt grande ouverte sinon ils vont s'accumuler et bientôt ta mémoire sera morte
Les souvenirs se pressent à la porte les doux les cruels les beaux les laids -ce masque dont ils sont affublés- Surtout ne crains pas qu'ils te blessent Hier ne fût tel qu'aujourd'hui tu le crois
Les souvenirs se pressent à la porte ce temps que tu n'as pas vu passer Ne le pleure pas le voilà il revient pour que tu puisses enfin l'habiter
Les souvenirs se pressent à la porte Vas-y ! Maintenant ! Ouvre-la ! Le soleil brille à la fenêtre Ils s'en iront transfigurés
Je ne l'ai pas reconnue tout de suite tant son masque m'était familier
L'absence de cette étincelle qui vous tire du lit au réveil
La flamme qui s'allume quand le soleil brille vacille au gré des événements et s'éteint quand la nuit tombe
La voix de l'ami qui s'est tue en vous
Et puis devant la souffrance encore une fois revenue cet imperceptible mouvement de l'âme en quelques sortes anodin ce recul qui prend voix -Non, je ne veux pas de la vie.
Longtemps chaque fois qu'il s'était manifesté je l'avais accompagné dans la solitude avec détermination sans le lâcher d'une semelle jusqu'à qu'il finisse par s'y dissoudre.
Cette présence attentive m'avait gardée du pire
Lui donner raison
L'habiller d'une brillante armure de mots et devenir son soldat
Arborer les couleurs du désespoir et porter son étendard.
Et maintenant que le ciel riait et que le rêve avait la même clarté je croyais le travail achevé.
Enfin j'allais pouvoir me coucher dans le pré en fleurs et me reposer
Alors seulement elle m'est apparue.
C'est que sans le savoir je l'avais traquée jusque dans ses derniers retranchements au plus profond du sommeil
Là où l'on pense si faussement que rien ne se trame ni guerre, ni paix
Dans l'illusion de la tranquillité d'un illusoire néant.
Elle était là, la haine
Une violence en plein cœur une insulte une offense glaciale qui se paraient de vertu.
Elle était là toute pure sans motif et sans objet dénudée de son secret
Il lui avait juste fallu un prétexte et la souffrance avait fait l'affaire
Celle-là même qu'elle provoquait
En son nom la vie se voyait claquer la porte au nez comme une dangereuse intruse
L'étau s'était ainsi refermé sur le jardin de la mort sans autre issue
Pas un mot sur mes lèvres pas un cri dans ma gorge pas un gargouillis dans ma poitrine que le souffle n'avait pas même eu le temps de gonfler et dont la force toute entière lui était dévolue
Mon corps était ravi ma parole gelée mon esprit capté dans ses terrifiantes visions.
Mais voilà que dans son dénuement elle perdit d'un coup toute consistance
Et aussi simplement que cela elle disparut me laissant veuve d'un monde terriblement familier où je ne renaîtrai plus.